Séminaire de Jean-François Cottier : Raconter le Nouveau Monde : récits missionnaires et voix autochtones (XVIe-XVIIIe siècle)

Université Paris-Cité
UFR Lettres, arts, cinéma
Grands Moulins

Raconter le Nouveau Monde: récits missionnaires et voix autochtones (XVIe-XVIIIe siècle)
Jean-François Cottier – S2, jeudi 10h-12h.

Ce séminaire se propose d’examiner la manière dont les missionnaires ont raconté et conceptualisé le Nouveau Monde en s’appuyant sur une langue et un imaginaire issus de l’Antiquité gréco-latine. Les Relations des Jésuites constituent, à ce titre, un corpus cohérent et structuré, dans lequel l’expérience missionnaire en Amérique se trouve reformulée à travers les figures et les formes de la tradition classique. Ces écrits ont durablement nourri l’imaginaire européen, en offrant une relecture du présent colonial inspiré des épopées antiques. Ainsi, dans les lettres du Père Ragueneau ou dans l’Histoire du Canada du Père Du Creux, la destruction du pays huron par les Iroquois est dépeinte comme une nouvelle chute de Troie, l’exil des missionnaires jésuites et de leurs alliés Hurons-Wendats faisant écho à l’errance d’Énée. Ce récit ne se limite donc pas à une entreprise d’édification ou de consolation : il fournit un cadre intelligible à l’épreuve de l’échec et du traumatisme de l’expérience missionnaire. L’Antiquité y devient à la fois une grille de lecture, une référence de légitimation et une ressource poétique permettant d’inscrire le désordre de l’histoire coloniale dans un récit fondateur rassurant.

Après une introduction générale à ce corpus particulier, les séances s’articuleront autour de lectures choisies, centrées principalement sur la Nouvelle-France et ses acteurs : lettres de Ragueneau et de Lejeune, extraits de l’Histoire du Canada de Du Creux, poèmes inédits, dictionnaires et ouvrages linguistiques. On s’intéressera particulièrement à la manière dont ces différents documents établissent une continuité entre la culture classique et le Nouveau Monde, dans un mouvement dialectique entre effondrement et refondation. On aimerait en particulier interroger l’écriture coloniale comme instrument d’interprétation historique, mais aussi comme vecteur d’une mémoire orientée qui mobilise les outils intellectuels d’une domination culturelle.

Un syllabus rassemblant textes et documents sera distribué lors de la première séance.

Modalités d’évaluation : exposé oral ou dossier écrit.

Bibliographie indicative :

  • Serge Gruzinski, Quand les Indiens parlaient latin. Colonisation alphabétique et métissage dans l’Amérique du XVIe siècle, Paris, Fayard, 2023.
  • Marie-Christine Pioffet, La tentation de l’épopée dans les Relations des Jésuites, Québec, Septentrion, 1997.
  • Ann Laura Stoler, Along the Archival Grain: Epistemic Anxieties and Colonial Common Sense, Princeton University Press, 2009.
  • Voix autochtones dans les écrits de la Nouvelle-France, L. Vaillancourt (éd.), Paris, Hermann, 2019.

 

À la recherche d’un signe perdu : Jean-Baptiste de La Brosse, S.J., Éléments de la langue montagnaise (1768). édition du texte latin de Jean-François Cottier et commentaire linguistique de Renée Lambert- Brétière, Neuville sur Saône, Editions Chemins de tr@verse, Chartae neolatinae, 2018 (Virginie Leroux)

À la recherche d’un signe perdu : Jean-Baptiste de La Brosse, S.J., Éléments de la langue montagnaise (1768), édition du texte latin de Jean-François Cottier et commentaire linguistique de Renée Lambert- Brétière, Neuville sur Saône, Editions Chemins de tr@verse, Chartae neolatinae, 2018, 304 p.

L’ouvrage constitue la première édition, avec traduction française et commentaire linguistique, des Éléments de grammaire montagnaise, rédigés en 1768 par le père jésuite Jean-Baptiste de La Brosse. Missionnaire au Canada à partir de 1754, il se consacra à l’évangélisation et à l’instruction des Innus de 1766 jusqu’à sa mort en 1782. Parmi les Européens qui abordèrent le Nouveau Monde, les Jésuites ont davantage pris en compte la langue de leurs destinataires et ont compris la nécessité d’en avoir une connaissance approfondie en vue de leur conversion. Rédigée en latin, langue de l’Église et de la formation humaniste, mais aussi langue d’usage des élites cultivées qui l’utilisaient pour leurs travaux historiographiques, linguistiques et scientifiques, la grammaire du père de La Brosse témoigne des efforts de description des langues amérindiennes du XVIIIe siècle, qui portèrent à la fois sur les langues algonquiennes (Abénaki et Montagnais) et sur les langues iroquoises. Elle s’inscrit, par ailleurs, dans un mouvement plus général de « linguistique missionnaire » dont les fondements théoriques reposent sur la croyance de l’époque dans un langage mental originel dont la rationalité persistait, mais de manière fragmentée, dans la variété des langues de l’après-Babel. La Brosse utilise ainsi le modèle de la langue latine pour décrire l’innu : c’est ainsi qu’il s’efforce de lui appliquer la division traditionnelle en huit parties (noms, pronoms, verbes, participes, prépositions, adverbes, interjections, conjonctions) ou le système des cas indo-européens (chapitre 2, 7-12) alors que ces catégories ne correspondent pas à la réalité linguistique de l’innu. L’analyse révèle cependant que le père de La Brosse a conscience des particularités propres aux langues amérindiennes et tâche de rendre compte le plus exactement possible de la langue de l’autre. Témoignage unique sur l’état de cette langue nomade au XVIIIe siècle, cet ouvrage passionnant intéressera autant les spécialistes de linguistique autochtone que les latinistes et, plus généralement, tous ceux qui sont curieux de l’histoire de la Nouvelle-France.

Virginie Leroux (EPHE, PSL)

Cette recension a été publiée dans le Bulletin de liaison n°17 (2019) de la SEMEN-L (p. 46).